Saint JEAN de CRONSTADT

présenté par le père Jean Roberti de Rennes

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Le p. Jean de Cronstadt naquit au plus profond de la province russe et passa sa vie parmi les déshérités de la société urbaine. Sa connaissance de peuple russe fut profonde et chaleureuse et celui-ci lui rendit bien. Jean fils d’Elie Sergueïev est né le 18 octobre/1 novembre 1829 à Sourok, petit village du département de Pinéga dans le gouvernement d’Arkhangelsk, loin de tout centre économique et culturel. Sa famille était pauvre. Son père, simple marguillier de paroisse était peu cultivé, sa mère l’était encore moins, bien qu’ils aient tous les deux su lire et écrire. Toutefois, un grand père était prêtre et il semble que sa famille paternelle appartînt à une lignée sacerdotale. A sa naissance, la faiblesse de l’enfant était  telle  qu’on le  baptisa immédiatement. Comme il était de tradition à l’époque, on lui donna le nom du saint dont la fête tombait le jour de sa naissance, c’est-à-dire Jean de Ryla, patron du peuple bulgare (876-946). Nous ne possédons pas de données particulières sur son père, quant à sa mère, elle semble avoir été pieuse, très attachée au Typicon, mais sévère et légèrement acariâtre. Le futur saint eut deux soeurs plus jeunes que lui.

On ne connaît presque rien de son enfance et de son adolescence, à l’exception de son caractère solitaire de l’absence d’ami ainsi que d’un aveu qu’il fit par la suite sur une vision qu’il avait eue dans sa jeunesse. Mais, il n’est pas difficile à l’aide d’autres récits de reconstituer ce que fut la vie de Jean. L’existence quotidienne d’un marguillier ne différait pas beaucoup de celle d’un paysan pauvre. L’aide accordée par l’Église et la paroisse était faible et il fallait vivre sur les terres accordées par la commune. Souvent le fils accompagnait son père aux offices, ce qui lui donnait une formation musicale et liturgique. Il apprenait à lire et à écrire avec sa mère à partir du Psautier, puis de le Livre des heures slavons. En fait, il ne fit connaissance du russe écrit qu’à l’école élémentaire. La formation de base de tous ces petits paysans était assurée par l’Église et la nature. Cette première était le centre de la vie. Ses commandements étaient observés avec un respect têtu, les rythmes des offices, des carêmes et des grandes fêtes s’unissaient à ceux d’une nature souvent à peine domptée. Ce lien profond entre cette dernière, l’homme et l’Église constituait une spiritualité, une culture, une religion populaire.

LES ANNEES D’ETUDE

En dépit des efforts de sa mère, il se montrait particulièrement rétif à l’apprentissage de la lecture. En 1839 il entra à l’école paroissiale d’Arkhangelsk, puis ensuite au petit séminaire, mais suivit l’enseignement avec difficulté jusqu’au jour où il s’adressa à Dieu en lui demandant Son aide « Ce fut comme si mon intelligence s’ouvrait. Je me sentis léger, Joyeux, jamais je ne dormis si bien. En peu de temps, je fis de tels progrès que je cessai d’être le dernier de ma classe. »

A la fin de ses études secondaires (1851), ses succès scolaires le firent envoyer à l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg avec une bourse d’Etat. Il travailla beaucoup, accumulant des « connaissances dans les domaines littéraires et scientifiques. Après la mort de son père, il dut subvenir aux besoins de sa famille, occupant une  place de secrétaire à 9 roubles par mois. Ces difficultés firent qu’il finit ses études en 1855 avec un rang médiocre.

L’ORDINATION ET LES PREMIERES ANNEES DE SACERDOCE

A la fin de ses études on lui proposa la place de prêtre à l’église cathédrale saint André le Premier Appelé, dans le port militaire de Saint-Pétersbourg : Cronstadt. Comme il était d’usage à l’époque il devait se marier auparavant et épouser la fille du prêtre dont il allait prendre la place. Il épousa donc Elisabeth Nesvitskaja, fille  de l’archiprêtre de Cronstadt. En fait, n’ayant pas la vocation ni de prêtre marié ni de père de famille, mais sans vouloir devenir moine, il ne pouvait faire autrement. C’est ainsi qu’il imposa à sa femme un mariage blanc, ce qu’elle accepta, du moins au début, avec difficulté. Certains disent qu’elle alla jusqu’à rédiger des plaintes auprès de la hiérarchie ecclésiale, d’autres que son beau-père commença une procédure de divorce qui fut arrêtée par peur du scandale. Le p. Jean et son épouse vécurent toute leur vie dans deux parties séparées de leur maison, se voyant rarement. De plus, avant d’être ordonné diacre (11 novembre 1855) et prêtre le jour suivant dans la cathédrale Pierre et Paul de Saint-Petersbourg, il passa par une grave crise spirituelle qu’il surmonta grâce a la prière.

Immédiatement après son ordination, il prit des résolutions auxquelles il se forcera de se conformer pendant  toute son existence : « se rapporter le plus sincèrement possible à son travail, au sacerdoce et au service, suivre sévèrement sa vie intérieure. Dans ce but se mettre avant tout à la lecture de la Sainte Ecriture, l’Anden et le Nouveau Testament, en en retirant ce qui est pour soi comme prêtre et comme membre de la société. Ensuite je commençai à tenir un Journal dans lesquels je consignais ma lutte avec les pensées et les passions, mes  prières secrètes au Seigneur, mes sentiments de remerciement au sujet de la délivrance des tentations, des afflictions :…/ Chaque dimanche je prononçai à l’église des sermons et des homélies de ma propre invention ou du métropolite Grégoire /…/Outre mon travail de prédication dès le début, j’eus le désir de m’occuper des pauvres, ayant moi-même été pauvre, et je fis le projet d’organiser à Cronstadt une maison pour les pauvres que le Seigneur m’aida à construire. » De plus le père Jean, dès le début de son sacerdoce, décida de célébrer chaque jour la Liturgie.

Ces bribes de confession mettent en évidence les fondements d’une spiritualité entièrement centrée sur le sacrement de l’autel et du frère. A ces dimensions eucharistique et caritative allaient bientôt s’ajouter les charismes d’intercesseur et de guérisseur qui feront la popularité du p. Jean.

La paroisse qu’il desservait, tout en faisant partie du port militaire de Cronstadt, n’était pas fréquentée par les marins qui lui préféraient la cathédrale maritime, mais par de petites gens souvent à la limite du dénuement. Le p. Jean se rendit très rapidement compte de l’ampleur de la misère économique et spirituelle qui régnait à Cronstadt ainsi que des ravages de l’alcoolisme. Contre ce dernier, il créa une des toutes premières sociétés de tempérance. Contre la misère économique et spirituelle il engagea une lutte acharnée. Pour aider les plus démunis, il n’hésitait pas à donner tout son argent et ses vêtements. Les autorités ecclésiastiques furent obligées de lui interdire de toucher lui-même son salaire, car il le distribuait immédiatement. Toutefois, son action ne se limita pas à cette forme directe de charité, il réussit à organiser des foyers avec d’importantes structures d’accueil et d’apprentissage. Contre la misère morale, il s’occupait des plus défavorisés, les visitant, les aidant de ses conseils, les guérissant parfois de leurs maux physiques, mais plus souvent encore de leur déchéance morale. Il ramena ainsi des milliers de personnes à l’Église.

De plus, le p. Jean avait une activité pédagogique, comme de nombreux prêtres de cette époque où il n’y avait pas de séparation entre l’Église et l’État et où des cours de catéchisme étaient assurés dans tous les établissements d’enseignement. Le p. Jean enseigna de 1857   à   1862   dans   l’école départementale de Cronstadt, puis de 1862 à 1889 au lycée de la ville. En plus de son intense activité comme prêtre, enseignant et travailleur social, le p. Jean réussissait à rédiger ses sermons et son journal spirituel.

LA MONTEE

Ce qui frappait les visiteurs et qui choquait la hiérarchie ecclésiastique était avant tout la manière d’officier du p. Jean. En bloc, on l’accusait de ne chanter pas l’office, mais de le réciter d’une voix normale ; de dire toutes les prières à haute voix, ce qui était presque sacrilège à l’époque, plus encore de pleurer et d’ajouter des exclamations ou des prières personnelles. En ce qui concerne la confession, il admettait qu’elle se déroulât publiquement pendant l’office. Quant à la communion, il la prenait en premier mais avec les fidèles, ce qui était une grave entorse à l’ordo. De plus, il permettait que des malades vinssent avec leur famille communier à la table de préparation.

En fait, si ces « accusations » sont en grande partie justes, il convient de distinguer plusieurs périodes dans la vie du p. Jean. Au début de son ministère, il ne réussit pas à imposer une liturgie quotidienne, celle-ci étant à la fois refusée par la hiérarchie et par les fidèles. Il est vrai que cette pratique dérogeait considérablement non seulement à l’habitude paroissiale, mais plus profondément allait à la rencontre d’une tradition profondément ancrée de sanctification du temps selon laquelle les jours de la semaine constituent une lente ascension vers le dimanche à la fois premier et huitième jour.

Au bout de quelques années, sa célébrité devenant de plus en plus grande, il réussit à célébrer chaque jour, ce qui, vu la multitude des fidèles et la diversité des occupations du p. Jean, n’était pas sans susciter de nouveaux problèmes. C’est ainsi, qu’au grand dam de beaucoup, il recevait son courrier directement au sanctuaire et lisait les télégrammes et les lettres urgentes à la fin des matines et de la liturgie.

Toutes ces entorses à la règle, ainsi d’ailleurs que sa popularité croissante firent que jusque dans les années 80 le p. Jean fut assez mal vu de la hiérarchie, tout particulièrement du procurateur du Saint Svnode, le célèbre K. P. Pobedonocev (1827-1907). Une grande partie des critiques cessèrent lors qu’en 1894 le p. Jean fut appelé à Livadia par le tsar Alexandre III mourant. Déjà connu, sa renommée ne fit que croître et pendant les dix dernières années de sa vie, il fut considéré comme l’intercesseur et le thaumaturge de toute la Russie. Ce fut aussi l’époque où les critiques s’intensifièrent, en grande partie a cause d’une véritable « cour » d’habiles affairistes et de femmes hystériques qui à la fois créèrent sa légende et l’utilisèrent pour ramasser de l’argent ».

On vit même apparaître une secte, les Joannites qui pensaient que le p. Jean était un nouveau Christ. Cette secte se développa en dépit des dénonciations qu’il en faisait.

Sa popularité croissant, des foules énormes se réunissaient chaque jour dans l’église de Cronstadt ou devant sa demeure lorsqu’il était en voyage. Dès six du matin lorsqu’il arrivait pour les matines, la foule était déjà si dense qu’il ne pouvait la fendre pour aller au sanctuaire et que l’on avait dû construire une entrée dérobée et protégée qui lui permettait d’y entrer directement.  L’abondance  des communiants l’obligeait de consacrer souvent une vingtaine de calices. Quant à ceux qui désiraient se confesser, leur nombre était tel que, comme nous l’avons dit auparavant, le père Jean avait dû instituer une confession publique.

Sa puissance d’intercession était unique. Vivant au plus profond de lui-même le sacrifice eucharistique, il se savait empli d’une force divine que lui permettait de prier « pour la purification, l’illumination, la sanctification et le renouvellement intérieur des fidèles et de lui-même ». Il était aussi capable d’accomplir de nombreuses guérisons morales et physiques. Ce furent ces dernières qui, parfois amplifiées par une rumeur publique toujours friande de miraculeux, créèrent une véritable légende autour de lui.

En plus de charismes non niables, sa popularité était aussi alimentée par un nationalisme à toute épreuve,  un  mépris envers les gens de gauche allait jusqu’à proférer de véritables exorcismes contre eux. Mais, ses prises de positions qui ramenèrent à bénir les nervis de l’Union du Peuple russe ne l’empêchaient pas dans le même temps d’accuser les hiérarques et ses collègues clercs de tiédeur et de faiblesse.

LA MALADIE ET LA MORT

En 1908 le p. Jean, âgé alors de 79 ans, tomba malade, victime d’un cancer de l’intestin. Il souffrit beaucoup tout en s’efforçant de continuer son activité. Il célébra sa dernière liturgie le 9 décembre 1908 et mourut dans la nuit du 19 au 20. Le 22 au matin fut célébrée la liturgie funèbre et son corps fut solennellement transporté à Saint-Petersbourg. A Cronstadt même il fut accompagné par une foule estimée à 20.000 personnes. Dans toutes les églises qui se trouvaient sur le passage, des offices étaient célébrés, toutes les cloches sonnaient, même celles du temple luthérien. Ensuite le corps fut placé dans un train qui remporta dans la capitale. Depuis la gare de la Baltique jusqu’au centre ville la procession suivit la Karpovka, passant, à la demande de l’empereur, devant les principaux palais dont le Palais d’Hiver où la famille impériale, réunie sur le balcon, le salua.

Après la liturgie célébrée par le métropolite de Saint-Petersbourg et du Ladoga, le corps fut placé dans la crypte de l’église du monastère féminin Saint Jean sur la Karpovka. De nombreuses  guérisons eurent par la suite lieu sur sa tombe.

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